Neurobiologie et éducation

Je vous propose de découvrir l’intervention remarquable du Pr. Gerald HÜTHER (neurobiologiste*) au cours de laquelle il pose la question suivante : Pourquoi est-il si difficile de se débarrasser des schémas incrustés dans nos fonctionnements ? (ou en d’autres termes : pourquoi sommes-nous tels que nous sommes ?). Excellente vidéo* à retrouver en fin d’article et dans nos Sources d’inspiration.

Notre impact sur les tout-petits

Nous ne naissons pas avec notre état d’esprit actuel. Alors comment s’installe-t-il en nous ? Une étude extraordinaire nous démontre que beaucoup de schémas actuels de pensées sont transmis à nos proches, et surtout à nos enfants, alors que nous n’avons même pas conscience de cette transmission.

Quelle est cette étude ?

Des enfants de 6 mois sont placés devant un écran qui montre plusieurs scènes d’un dessin animé.

1ère séquence : on y voit une colline au pied de laquelle arrive un bonhomme jaune. Il essaie de gravir cette colline avec beaucoup de difficultés, et arrive enfin au sommet.

2ème séquence : toujours cette même colline et ce petit bonhomme jaune qui essaie de la gravir. Apparaît un petit bonhomme vert qui se place derrière lui pour lui venir en aide. Les deux arrivent ensemble au sommet.

3ème séquence : à nouveau la colline et le petit bonhomme jaune qui arrive péniblement au sommet. Mais cette fois un petit bonhomme bleu repousse le bonhomme jaune qui tombe de la colline.

Juste après ces 3 séquences, un bonhomme vert et un bonhomme bleu (identiques aux séquences montrées) sont proposés aux enfants, afin d’observer lequel des deux, le bébé va choisir. Il est évident qu’à cet âge-là, les bébés ne choisissent pas ce qu’ils n’aiment pas. Tous les bébés ont donc pris le bonhomme vert, celui qui aide !

⇒ Bonne nouvelle ! Aucun d’entre nous ne vient au monde en consumériste ou égocentrique brutal et sans égards. En revanche, mauvaise nouvelle : cet état d’esprit s’installe en nous bien plus tôt que nous ne le pensions jusqu’à présent !

En effet, cette même expérience est menée 6 mois plus tard avec les mêmes enfants qui sont donc âgés d’un an. Ils observent à nouveau les 3 séquences et on place devant eux le bonhomme vert ainsi que le bleu. Soudainement, 10% à 20% des bébés choisissent le bonhomme bleu, celui qui repousse.

Alors se pose la question suivante : ces enfants ne sachant pas encore parler, qui a bien pu leur apprendre cela ? Réponse : ils n’ont fait qu’observer. Dans le système familial dans lequel ils grandissent se trouve quelqu’un qui arrive brillament à ses fins aux dépens des autres. Ainsi il est biologiquement tout à fait sensé pour un si petit enfant de prendre exemple sur cette personne, puisque les enfants prennent pour modèles ceux qui réussissent. Donc ils deviennent comme nous ! C’est ainsi que la pensée systémique prend tout son sens, et que nous comprenons ce qui nous refrène dans nos découvertes et nos pensées, ou ce qui nous bloque dans nos schémas actuels.

Tous identiques à la naissance : notre cerveau nous permet de TOUT faire

Les enfants naissent avec un cerveau qui a d’innombrables connexions et une ouverture d’esprit incroyable. En effet, il n’y aucun programme génétique qui puisse savoir à l’avance comment un cerveau humain sera utilisé. Ces programmes génétiques (les mêmes pour tous les humains) ne peuvent pas déterminer à l’avance si tel enfant va venir au monde au Moyen-âge, ou de nos jours, Esquimau au cercle polaire ou Indien d’Amazonie. C’est pourquoi ils nous équipent – c’est une découverte évolutionniste majeure – d’un cerveau avec lequel on peut TOUT faire.

Ces programmes génétiques ont même fait une surestimation de ce qu’il faut à un bon cerveau humain, ainsi nous sommes envoyés avec beaucoup de surplus dans le monde (pour info : vous qui êtes en train de me lire, tout comme moi, avons déjà perdu un tiers de cellules nerveuses depuis notre naissance). Il en est de même pour les connexions neuronales bien trop nombreuses : au début elles sont simplement mises à disposition, cela commence à l’arrière dans le tronc cérébral, puis séquentiellement elles arrivent dans les diverses régions, jusqu’au cortex frontal où cela ne s’arrête plus.

Là elles sont toujours disponibles, et l’on serait capable durant toute notre vie, de penser et ressentir différemment, à la seule condition d’avoir une raison assez forte qui nous pousse à changer. Alors comment être stimulé ?

Les 2 expériences primitives fondamentales

Avant la naissance, tous les enfants font 2 expériences majeures – que nous avons tous faites : la croissance et le lien.

L’expérience fondamentale de la croissance s’ancre dans le cerveau, là où se trouve aussi le « système de curiosité » qui utilise certains transmetteurs, telle la dopamine. Ce système se forme en fonction des expériences intra-utérines. Ainsi lorsqu’un enfant vient au monde, il y arrive avec l’espoir qu’il y aura, dehors, quelque chose à découvrir et quelque chose à faire. Il veut grandir, montrer qu’il est capable de réaliser des choses, il veut devenir autonome et libre.

La seconde expérience prénatale, celle du lien, s’ancre aussi profondément dans le cerveau, au niveau du « système de l’attachement », qui travaille avec d’autres transmetteurs comme l’ocytocine, la prolactine. Ce système se forme, lui aussi, en fonction des expériences prénatales. Chaque enfant vient alors au monde avec l’espoir que, dehors, il sera, d’une manière ou d’une autre, bienvenu, qu’il trouvera quelqu’un qui le prendra dans ses bras, qui lui offrira proximité et sécurité.

Alors ces enfants vont dans ce vaste monde et font des expériences. Les plus importantes sont toujours celles qui ont lieu quand il est possible de combiner ces 2 expériences primitives. Cela fonctionnait pendant 9 mois : nous avions bien pu vivre en même temps le lien et la croissance. Mais une fois né, on se rend compte qu’on ne convient pas tout à fait à maman, ou papa ou à quelqu’un d’autre… On n’est pas accepté tel que l’on est, les adultes commencent à vous « éduquer de partout », parce qu’ils voudraient qu’on soit comme eux, ou comme ce qu’ils auraient aimé être ou devenir.

A l’inverse nous pouvons aussi être, en quelque sorte, étouffés par ce qu’on pourrait appeler l’amour-grappin qui nous empêche de vivre notre besoin de croissance : on se noie en quelque sorte dans le « pot de miel de l’attachement ».

Situations aussi catastrophiques l’une que l’autre, pour lesquelles ce sont les mêmes réseaux neuronaux qui sont activés dans le cerveau, que lorsqu’on nous inflige des souffrances corporelles. Autrement dit notre cerveau réagit de la même manière lorsque nous nous sentons rejetés, que lorsqu’il repère un dérangement dans notre corps. Dans les 2 cas, nous souffrons et il nous faut trouver une solution.

L’enthousiasme nécessaire au changement

Pour nous permettre de supporter cela (car il est insoutenable de souffrir tout le temps), dès le plus jeune âge et plus tard en tant qu’adulte, à chaque fois que nous ne pouvons recevoir ce dont nous avons besoin, nous nous contentons de ce que nous pouvons avoir. Dès lors se contenter de tout genre de substituts active le centre de gratification.

A chaque fois qu’on s’enthousiasme pour quelque chose, et ce sur quoi on s’enthousiasme importe peu au cerveau, des transmetteurs neuro-plastiques se déversent, agissant comme de l’engrais pour le cerveau. Ceux-ci ne sont pas déversés lorsqu’on nous fait apprendre l’annuaire par cœur, ou bien lorsqu’on subit les discours de « gens avisés ». Ils ne se déversent que lorsque les centres émotionnels sont activés dans le cerveau, c’est-à-dire uniquement lorsque nous vivons quelque chose de particulièrement important pour nous. Important comme la souffrance éprouvée, il nous faut donc un substitut qui ramènera le calme dans notre cerveau.

Ces neurotransmetteurs savent faire une chose géniale : ils amènent les cellules nerveuses du dessous, par le biais d’un processus, à produire des protéines, qu’elles ont cessé de produire depuis longtemps. Ces protéines sont nécessaires pour construire de nouveaux filaments, établir de nouveaux contacts, pour rendre les réseaux neuronaux plus denses.

En résumé à chaque fois que l’on s’enthousiasme pour quelque chose, un arrosoir déverse dans le cerveau cet engrais qui le fertilise – mais uniquement sur les zones qu’on utilise dans un état d’enthousiasme ! Nos jeunes ont depuis 10 ans une région du cerveau qui reçoit tant d’engrais qu’elle a déjà doublé de taille : celle qui est chargée de la régulation des mouvements du pouce !

Cet enthousiasme nécessaire pour qu’il y ait des changements dans le cerveau, il n’est pas possible de l’avoir sur ordonnance, ni de l’engendrer par de savantes conférences. Non, il faut que les gens soient émus, touchés dans leur cœur. Souvenons-nous du petit enfant de 3 ans que nous avons été, lorsqu’on s’enthousiasmait pour quelque chose 50 à 100 fois par jour. Ne serait-ce qu’un bout de fil dépassant d’un tapis peut enthousiasmer un enfant de 3 ans pendant ½ heure. L’arrosoir dans son cerveau est continuellement ouvert, l’engrais est répandu sans arrêt et surtout partout – car l’enfant s’enthousiasme pour tout ! et là… nous envoyons ces enfants à l’école…

Lorsqu’on demande à des adultes à quelle fréquence il leur arrive encore de s’enthousiasmer – ce qui serait nécessaire pour penser autrement, pour qu’un nouveau schéma de connexions puisse se constituer dans le cerveau – c’est 1 à 2 fois par an (Noël et Pâques) voire plus du tout.

Apprendre à tout âge

Ce qui est intéressant c’est que ce serait possible ! Un homme âgé de 85 ans pourrait apprendre le chinois, non pas à l’université, mais uniquement en s’enthousiasmant. Par exemple en tombant tellement amoureux d’une jeune Chinoise de 65 ans, que lorsqu’elle veuille retourner en Chine, il y aille aussi. Et nous savons tous que cet homme âgé de 85 ans, qui dans son enthousiasme, va en Chine avec cette femme, aura appris le chinois en 6 mois. A 85 ans ! Nous n’avons donc aucun problème technique dans le cerveau si nous ne pouvons apprendre le chinois à 85 ans. Nous avons uniquement un problème d’enthousiasme. Ce qui est grave c’est que nous le savons tous !

Conditionné pour le consumérisme

Nous devrions pouvoir nous enthousiasmer pour quelque chose de différent de ce que nous connaissions jusqu’à présent. Or jusqu’ici nous nous enthousiasmons uniquement avec des substituts qui comblent nos manques et souffrances vécus par tant d’expériences négatives : quand nous cherchions des occasions de montrer aux autres ce que nous savions faire, quand nous essayons de nous intégrer, de devenir libres et autonomes. Ce faisant nous cherchons des satisfactions de substitution qui procurent cet enthousiasme palliatif => le consumérisme.

C’est évident, quand on ne reçoit pas ce dont on a besoin, on prend ce qui est proposé ici ou là. Il y a toute une industrie qui n’attend que cela : qu’il y ait autant de gens avec autant de besoins insatisfaits que possible, car ce sont eux qui entretiennent l’économie. Cela signifie qu’il nous faut des enfances qui rendent les enfants malheureux, des enfances au cours desquelles les 2 besoins de base des enfants ne sont pas satisfaits. Sinon à la fin nous n’aurions pas tous ces consommateurs souhaitant acheter toute cette marchandise, dont personne n’aurait besoin si nous allions bien.

*Conférence du neurobiologiste Prof. Dr. Gerald Hüther dans le cadre de la zweite Konferenz des Denkwerks Zukunft Berlin, 15 janvier 2011. En allemand avec sous-titres français (André STERN). Présentée par l’Institut Arno Stern et le mouvement « écologie de l’éducation ». Neurobiologiste allemand de premier plan, le Pr. Gerald Hüther dirige le département de recherche fondamentale de neurobiologie du Centre Hospitalier Universitaire psychiatrique de l’université de Göttingen et le centre de recherche préventive de neurobiologie de l’université de Göttingen et Mannheim/Heidelberg. http://www.ecologiedeleducation.com

6 thoughts on “Neurobiologie et éducation

  1. Bonjour Nadine,
    Beaucoup d’idées intéressantes dans cet article (au passage, j’aime beaucoup ce que j’ai pu entendre jusqu’ici du Dr Huther). En revanche petit bémol : nous ne sommes pas tous identiques à la naissance et nous n’avons pas tous les mêmes possibilités. Il suffit d’observer les bébés à la maternité : ils ne sont pas tous identiques. Et pour avoir une fille multi-dyspraxique, je peux t’assurer que la différence est visible très rapidement… Idem avec un enfant trisomique ou un autre handicap. 🙂
    De la même façon, l’enthousiasme est essentiel 🙂 Mais l’enthousiasme ne suffit pas. 🙂 Un de mes amis a 72 ans. Son enthousiasme n’a pas faibli pour le théâtre, mais sa mémoire, si…
    Cependant beaucoup de possibles, souvent bien plus que ce qu’on nous prédit. 🙂
    Bonne journée !

    1. Bonjour Isa,
      Merci pour le commentaire, c’est un plaisir de vous voir suivre le blog 🙂
      L’article met avant tout l’accent sur l’enthousiasme qui reste le moteur essentiel de nos vies. Les travaux du Dr Hüther le démontrent très bien : pour être fort en maths, on ne peut « muscler » le cerveau. Cela ne fonctionne pas, c’est bien une question d’enthousiasme 🙂
      Le 2ème aspect essentiel de cet article est de comprendre pourquoi nous sommes tels que nous sommes, et pourquoi nous sommes quasiment prédestinés à devenir des consommateurs plus ou moins acharnés dans cette société consumériste. Le professeur l’explique très bien : quand on ne peut avoir ce dont on a réellement besoin (répondre à nos besoins fondamentaux et primitifs), on se contente de ce qui s’offre à nous.
      Pour en revenir à votre cas personnel, je ne peux m’avancer sur le sujet de la dyspraxie (cela reste une minorité : 2 à 4% des enfants seraient touchés selon Wikipédia), et autres troubles. Le docteur en neurosciences Joël Monzée a étudié le sujet des troubles et il ressort de ces travaux que l’environnement a un impact majeur sur le développement de ces troubles (TDAH). Ce ne serait donc pas un problème « technique » du cerveau (comme évoqué dans l’article) mais bien un problème lié à l’environnement (grossesse, naissance, entourage etc) : voir la pensée systémique. Je pense par ailleurs que le Pr Hüther n’inclut pas tous les différents types de handicap pour cette étude.
      S’agissant de votre ami, il serait intéressant de se demander pourquoi et dans quelles conditions il s’est enthousiasmé pour le théâtre (quelle est sa mémoire traumatique, voir les travaux d’Alice Miller). Il y a certainement des raisons qui l’empêchent de retrouver la pleine faculté de sa mémoire 🙂
      Finalement, ce qui est extrêmement positif est de savoir que beaucoup de choses sont possibles, comme vous le dites 🙂
      Belle journée et à bientôt !

      1. Bonjour Nadine,
        Merci de votre réponse. Oui, j’avais perçu tout l’intérêt de votre article 🙂
        Concernant la dyspraxie, beaucoup d’informations erronées circulent. La désinformation « environnement » est très culpabilisante et vient en réalité de difficultés ressemblant à de la dyspraxie et n’en étant pas. Aujourd’hui, un même terme est employé pour des difficultés qui se ressemblent alors que la raison peut être radicalement différente. La différence : avec une vraie dyspraxie, les difficultés restent, on s’adapte, on compense. Avec une dyspraxie induite, les difficultés peuvent même disparaitre ! Attention aux raccourcis 🙂

        1. La thématique de l’article n’étant pas la dyspraxie, et n’ayant pas assez de connaissances dans ce domaine (il faudrait pour cela que je me penche sur les études et références scientifiques), je ne peux répondre d’avantage sur ce sujet.
          Je reprendrais simplement le conseil de Thierry Pardo à une maman ayant un enfant « dys » : « pour le bien-être de l’enfant, travaillons sur ses points forts plutôt que sur ses faiblesses. Arrêtons de le comparer, sinon on détruit sa confiance en lui ! » A mon sens, cela est valable pour nous tous 🙂

  2. Coucou ma Nadine,
    Je viens de lire ton dernier article,et j’ai écouté avec enthousiasme la conférence du professeur. Je me suis sincèrement retrouvée dans beaucoup de ses propos, ce que j’ai vécu en tant que « la petite Véra » que j’ai été, ce qui m’a « formée » jusqu’au jour d’aujourd’hui…..et si je jette un regard en arrière, et en réfléchissant bien,je constate qu’effectivement, j’ai toujours cherché à compenser « le manque » que j’ai subi….et j’avoue que bien souvent, en tant qu’adulte bien sûr, je me suis précipitée en ville pour m’acheter l’une ou l’autre chose, qui m’a fait plaisir sur le moment…..mais, réaction quelque peu absurde, a également très rapidement éveillé un sentiment de culpabilité après…..par contre je peux affirmer haut et fort ne pas compter parmi les personnes qui ne s’enthousiasment qu’à Noël où Pâques ! Je crois que mes petits-enfants peuvent en témoigner ! Dieu merci, j’ai réussi à garder quelque part cette âme d’enfant, et je me réjouis quasiment au quotidien, de ces fameux « petits riens »…..
    Je te félicite, comme à chaque fois, pour le chemin que tu fais, et te serre très fort !

    1. Merci pour ton soutien maman 🙂 je confirme que tes rires nous manquent, particulièrement à tes petites filles qui aiment tant être avec toi pour partager tous ces moments de bonheur !

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